Les procès-verbaux du Bureau des longitudes

« L’affaire Charles Noël », calculateur auxiliaire révoqué par le Bureau des longitudes en juillet 1876

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Guy Boistel

(Centre François Viète - Université de Nantes)

Publié le 19/04/2018

Dans les PV des 5 juillet et 9 août 1876, deux phrases sibyllines semblent relever d’un épisode anecdotique. Le 5 juillet, c’est tout d’abord « Le Président [qui] fait connaître une lettre de Monsieur le ministre de l’Instruction publique, demandant les motifs de la révocation de Monsieur Noël, calculateur auxiliaire ; Monsieur Loewy dans un rapport spécial fait connaître tous les sujets de plaintes qu’il a eues à plusieurs reprises contre Monsieur Noël et en dernier lieu les agissements de cet employé, qui ont forcé Monsieur Loewy à le renvoyer. Le rapport de Monsieur Loewy sera transmis à Monsieur le ministre ».

L’affaire est à nouveau évoquée le 9 août 1876 :

« Le secrétaire [De La Roche Poncié] donne lecture au Bureau d’une lettre adressée à Monsieur le Président […] par Monsieur Noël, ancien employé au bureau des calculs, et contenant la copie d’une longue protestation adressée par lui au ministre de l’Instruction publique sur l’exclusion prononcée contre lui par Monsieur Loewy. ».

On ne trouve plus trace de cette histoire dans la suite des PV. Or elle met en avant au moins deux cas rares dans ce qu’il est possible de reconstruire de la gestion des calculateurs de la Connaissance des temps par le Bureau : la révocation d’un calculateur et les protestations de ce dernier auprès du ministère de tutelle.

Il ne semble pas qu’il y ait de précédent à cette révocation de Charles Noël, calculateur auxiliaire. On ne connaît que le cas de Desgranges : calculateur du Cadastre de Prony, Desgranges est mis à l’essai au décès de son ex-collègue Charles Haros en novembre 1808 [PV du 21 février 1809]. Le 17 août 1809, alors que Desgranges se plaint auprès du Bureau qu’il n’a pas été payé pour ses calculs, Alexis Bouvard (responsable de la Connaissance des temps) répond que Desgranges ne remplit pas sa part du travail exigé ; c’est bien lui qui renonce à calculer la Connaissance des temps et non le Bureau qui le révoque [PV du 30 août 1809]. On trouve aussi traces de rappels à l’ordre et à la discipline contre Charles Haros [PV du 17 novembre 1802], Marc-Antoine Gaudin [PV 11 décembre 1844], Ulysse Bouchet [PV 1er juillet 1874] ou encore Peronnel [PV 28 avril 1875] par exemple, mais il n’est alors question que de menaces de révocation si le travail n’est pas effectué (voir le Focus « Calculateurs et discipline au sein du Service des calculs » à venir).

Mais la suite des PV ne donne ni le contenu des lettres de Charles Noël ni le rapport à charge de Maurice Loewy. Heureusement, les sources archivistiques peuvent parfois se révéler complémentaires, et c’est ici le cas puisque le rapport de Loewy se trouve dans le fonds du ministère de l’Instruction publique, à la rubrique « Bureau des longitudes » aux Archives nationales [F17.13570, dossier « Charles Noël »].

Tout commence par une lettre de M. Barascud, député de l’Aveyron [1], datée du 9 juin 1876 et adressée au ministre de l’Instruction publique, « au sujet de la situation de M. Charles Noël, calculateur auxiliaire au Bureau des longitudes ». Il y est précisé que Charles Noël occupe une modeste position de calculateur zélé et dont la position change fréquemment ; père de famille, il n’a comme traitement que ce qu’il reçoit du Bureau des longitudes où il est payé à raison de 1,2 à 2 francs l’heure, ce qui représente environ 3000 francs par an. Or il est menacé de perdre son emploi et le député Barascud demande quelques éclaircissements sur cette situation. Ces demandes sont transmises par le ministre au président du Bureau le 28 juin 1876 et c’est cette lettre qui est portée à la connaissance du Bureau le 5 juillet 1876.

Le rapport que Maurice Loewy lit au Bureau le même jour et communiqué au ministre se trouve dans la même liasse de documents des Archives nationales :

« Monsieur Noël, précédemment calculateur à l’observatoire, a été renvoyé deux fois de cet établissement : le motif du premier renvoi qui a eu lieu il y a à peu près dix-huit ans ? [mois plutôt ? Est-ce une erreur de Loewy ? – voir plus bas concernant le journal] est excessivement grave. Cet employé se montra au début très-actif et très assidu au travail. M. Loewy augmenta donc successivement ses honoraires ; mais depuis une année, les dispositions de M. Noël changèrent complètement. Il ne faisait que très-peu de travail, l’exécutait d’une façon déplorable et demandait à tout propos des avances d’argent que le Directeur naturellement ne pouvait lui accorder ; mais ce qui est plus grave, c’est que au moment même où le Bureau demandait à M. le ministre de l’Instruction publique de vouloir bien augmenter le crédit affecté aux calculs afin d’améliorer le sort des calculateurs auxiliaires, cet employé essayait d’insurger ses collègues désirant provoquer par là une sorte de grève. Il voulait ainsi forcer le Bureau à donner aux auxiliaires et des appointements plus élevés et des nominations ministérielles.

Ces agissements coupables ont été réprouvés puis signalés au chef de service par presque tous les employés du Bureau qui reconnaissent avec gratitude les efforts tentés par leur chef afin d’améliorer leur situation.

M. Noël également chargé de copier les procès-verbaux s’est en outre, rendu coupable d’avoir fourni à un journal des faits dénaturés en provoquant un article injurieux contre le Bureau et contre le directeur de la Connaissance des temps.

Depuis longtemps déjà, M. Loewy faisait part de tous ces faits au Bureau et il s’est vu dans la nécessité de congédier M. Noël qui non-seulement ne rendait aucun service au Bureau mais encore cherchait à provoquer un désordre très –grand.

Le ministre trouvera probablement dans son dossier des renseignements précis sur Monsieur Noël et sur les motifs graves de son premier renvoi de l’observatoire [2]. »

Janssen justifie ensuite les décisions prises par Loewy, comme « devenues indispensables pour le maintien de la discipline dans le bureau des calculs. » Malheureusement nous ne connaissons pas [encore] les causes du renvoi de l’Observatoire ni la teneur des articles injurieux contre Maurice Loewy et la Connaissance des temps dont Charles Noël est tenu responsable.

Noël se serait donc rendu coupable d’alimenter des articles de presse [3] injurieux à l’égard du Bureau des longitudes et de Maurice Loewy en communiquant des extraits des PV qu’il était chargé de copier ! Ses tentatives de mener les calculateurs à la grève provoqueront ainsi sa révocation indiscutée du Bureau des calculs. [4]

Il faut sans doute chercher l’origine du mauvais climat qui règne chez les calculateurs à cette époque dans la nomination de Maurice Loewy fin 1872, discutée par certains membres du Bureau et qui semble entretenir certaines frustrations ; nous y reviendrons dans notre portrait du calculateur principal, Ulysse Bouchet.



[1] Antoine Barascud (1819-1899, Sainte Affrique), député de l’Aveyron de 1871 à 1881, puis 1885-1893, passant de la gauche au centre droit.

[2] AN, Bureau des longitudes, carton F17.13570, liasse « Charles Noël », lettre de Loewy datée du 5 juillet 1876.

[3] Pour le moment nos recherches dans la Presse numérisée sur Gallica sont restées infructueuses.

[4] Pour un éclairage complémentaire concernant le statut des calculateurs au sein des observatoires, voir : Arnaud Saint-Martin, « Un spectre hante l'observatoire : le statut paradoxal des auxiliaires », Carnets de bord, n° 11, 2006, p. 40-50.