Les procès-verbaux du Bureau des longitudes

Traces de la Commune de Paris dans les procès-verbaux et les souvenirs de Simon Newcomb

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Colette Le Lay

(Centre François Viète - Université de Nantes)

Publié le 21/03/2019

La barricade de la place Blanche défendue par des femmes lors de la Semaine sanglante

La barricade de la place Blanche défendue par des femmes lors de la Semaine sanglante. Lithographie, musée Carnavalet, Paris. XIXe siècle (Source: Wikimedia commons).

Du 18 mars au 28 mai 1871, Paris est le théâtre de l’insurrection de la Commune, écrasée par les Versaillais lors de la « Semaine sanglante ». Pendant celle-ci, les insurgés se réfugient à l’Observatoire où un incendie se déclare. 

Ce moment historique a laissé des traces dans les procès-verbaux, ainsi que dans le témoignage d’un visiteur étranger, l’astronome américain Simon Newcomb.

En 1871, c’est Eugène Delaunay qui dirige l’Observatoire. Après la période d’errance 1854-1870, au cours de laquelle le directeur Urbain Le Verrier avait multiplié les embûches pour perturber les séances (pièce non chauffée, clef de la bibliothèque perdue, etc.), le Bureau des longitudes a retrouvé son lieu de réunion : la bibliothèque de l’Observatoire. Toutefois, du 12 avril au 31 mai 1871, ce sont les événements extérieurs qui suspendent les travaux.

C’est dans le procès-verbal du 31 mai 1871 que les conséquences de la Commune sont évoquées.

« Les poursuites et les menaces des agents de la commune ont obligé plusieurs des membres du Bureau à quitter Paris. En dernier lieu, l'état de guerre ne permettait pas à ceux qui sont restés, de quitter leur domicile, ou celui qui leur servait de refuge.

Le gouvernement de la République ayant mis un terme à ce désastreux état de choses, le Bureau continuera de tenir ses séances comme par le passé. »

Nous constatons que les membres du Bureau ont craint pour leur sécurité pendant la Commune tandis que, lors du siège par l’armée prussienne, les séances s’étaient tenues sans discontinuer. Nous trouverons plus bas une perception très différente chez Simon Newcomb. D’autre part, la dernière phrase montre que le Bureau se range derrière le gouvernement d’Adolphe Thiers sans état d’âme. La répression impitoyable n’est pas évoquée.

Dans le même procès-verbal, une distinction est faite entre le statut des membres titulaires et celui des calculateurs qui ont poursuivi leur tâche et dont la situation précaire apparaît en filigrane :

« Le sécrétaire rappelle que le Bureau a ajourné au retour à Paris des membres absents, les réclamations à adresser au Ministre pour obtenir le paiement de leurs traitements pendant le siège de Paris : Il fait observer qu'on ne peut tarder davantage à réclamer le paiement des traitements des calculateurs titulaires : MM. M. Servier, Picqué et Bouchet.

M. Delaunay fait remarquer qu'en effet la situation de ces calculateurs est toute autre que celle des membres titulaires qui étaient absents de Paris, pendant le Siège. Les deux premiers habitent la province ; ils y ont continué leurs travaux habituels, et le troisième qui a quitté Paris avec l'autorisation de M. Mathieu et n'a pu y rentrer à cause de l'Investissement, n'en a pas moins continué en province les travaux de calcul qu'il eût effectués à Paris. »

Portrait of Simon Newcomb

Portrait of Simon Newcomb made from a who copied a 1897 photograph. American Philosophical Collection. By Charles Harold L. MacDonald, 1909 (Source: Wikimedia commons).

Enfin, Antoine Yvon Villarceau, le secrétaire, évoque le sort de quelques instruments et d’archives lors de l’incendie de l’Observatoire, mentionné en introduction :

« M. Yvon Villarceau annonce la perte que vient de faire l'Observatoire de l'un de ses principaux instruments de géodésie. Les gens de la commune ont tenté, dans la nuit du 23 au 24 mai, d'incendier l'observatoire, et ils n'ont réussi qu'à brûler les caisses contenant le cercle méridien de Rigaud et le porte microscope du cercle méridien d'Eichens. Ces deux appareils qui avaient été déposés dans une pièce au Rez-de-Chaussée, ont été mis à peu près hors de service : plusieurs pièces métalliques sont fondus ou brisées. Une pendule astronomique parait avoir échappé au désastre : la caisse en a été brûlée et la boite bien que profondément atteinte, a dû protéger le mouvement.

M. Yvon Villarceau avait cru mettre en sureté divers papiers scientifiques contenant des mémoires inédits, et plusieurs centaines de pages de chiffres, en les déposant auprès de ses instruments. Les feuillets supérieurs ont seuls été carbonisés ; les secours ayant été apportés avant que le feu eût terminé ses ravages.

La destruction du cercle de Rigaud n'est pas une simple perte matérielle, attendu que l'Instrument employé dans les expéditions géodésiques de 1864 à 1870 avait été complètement étudié et reconnu d'une précision dont il existe peu d'exemples. »

Venons-en maintenant au témoignage de Simon Newcomb[1] (1835-1909). Il est alors astronome au Naval Observatory de Washington et se propose de corriger les tables de la Lune de Hansen en utilisant des occultations d’étoiles par la Lune observées depuis le XVIIe siècle. Mettant à profit l’éclipse du 22 décembre 1870 (voir notre focus sur les traces de la guerre de 1870), il vient en Espagne et attend la fin du siège de Paris par les Prussiens pour se rendre à l’Observatoire afin d’y consulter les archives. La moisson scientifique est spectaculaire et dépasse ses espérances. Mais ainsi qu’il l’indique :

« While I was mousing among the old records of the Paris Observatory, the city was under the reign of the Commune and besieged by the national forces. The studies had to be made within hearing the besieging guns » (p. 321)

Tous les jours, Newcomb se promène à pied autour de l’Observatoire. Il décrit l’une de ces sorties au cours de laquelle il longe une barricade avec un regard très bienveillant vis-à-vis des insurgés :

Une barricade de la Commune de Paris, le 18 mars 1871.

Une barricade de la Commune de Paris, le 18 mars 1871. (Source: Hachette Biblio College, Les Miserables.)

« I must do all hands the justice to say that they are all very well behaved. There is nothing like a mob anywhere, so far as I can find. I consulted my map this morning, right alongside the barricade and in full view of the builders, without being molested, and wife and I walked through the insurrectionary districts without being troubled or seeing the slightest symptoms of disturbance. » (p. 323)

Simon Newcomb quitte l’Observatoire le 5 mai, avant la catastrophe finale. C’est Delaunay qui lui relate l’incendie. Mais Newcomb le met sur le compte du désespoir des communards acculés par les troupes de Mac Mahon. Une manière de voir singulièrement différente de celle des membres du Bureau des longitudes.



[1] Simon Newcomb, The reminiscences of an astronomer, The Riverside Press, Cambridge (US), 1903.