Les procès-verbaux du Bureau des longitudes

Charcot et l’année polaire internationale de 1932-1933

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Frédérique Rémy

(CNRS - Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales)

Publié le 21/06/2019

Portrait de Charcot

Portrait de Jean-Baptiste Charcot (Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France / Agence de presse Meurisse).

Un quart de siècle après l’Antarctique, l’Arctique

En 1903, Jean-Baptiste Charcot (1867-1936) part en Antarctique à bord du trois-mâts goélette, Le Français. Pour préparer son voyage, il rencontre Anatole Bouquet de la Grye, officier de marine, membre du Bureau des longitudes et membre de la commission chargée d’évaluer le projet qui l’incite alors à partir vers le grand Sud pour que la France renoue avec les explorations australes desquelles elle est absente depuis la découverte de la Terre Adélie par Jules Dumont d’Urville en 1840. Il fera deux voyages et rapportera de très nombreux résultats scientifiques.

Près de vingt-cinq ans plus tard, alors qu’il s’approche des 60 ans, il décide de partir dans les eaux polaires de l’Arctique officiellement pour retrouver l’explorateur norvégien Roald Amundsen au pôle Nord. Il se dirige vers l’Islande et l’île Jan Mayen quand il apprend qu’Amundsen est revenu tout seul et qu’une mission danoise est en difficulté au large du Groenland. C’est ainsi que pour la première fois une expédition française touche le Groenland. Il séjourne à Scoresby Sund, une baie découverte en 1822 par le marin anglais Scoresby. Charcot rapporte, entre autres, de nombreux fossiles et l’Académie des sciences, très intéressée, l’aide à repartir dès l’année suivante. Il retourne ensuite en 1928 et 1929 à Scoresby Sund pour installer avec les Danois une colonie d’ « esquimaux » avec lesquels il s’entend particulièrement bien. Charcot, désormais incontournable spécialiste des deux pôles, entre à l’Académie des sciences en 1926, puis en 1929 à l’Académie de Marine.

Une nouvelle année polaire internationale

En 1929, l’Organisation Météorologique Internationale, lors de sa réunion annuelle à Copenhague décide d’entreprendre une nouvelle « année polaire » afin d’observer la circulation atmosphérique à grande échelle pour la météorologie. La participation française est placée sous l’autorité du Bureau des longitudes. Vingt-cinq stations polaires pour la prise de données scientifiques devront être installées en complément de celles déjà existantes sous des latitudes plus tempérées. Lors de la séance du 17 juin 1931 du Bureau des longitudes, le général Gustave Ferrié explique que la commission a décidé d’installer une station à Scoresby Sund, lieu bien connu de Charcot, pour l’hémisphère boréal, et deux stations pour l’hémisphère austral, l’une aux Kerguelen, l’autre à l’île Saint-Paul où Ernest Mouchez observa le passage de Vénus en 1874. Parmi les objectifs scientifiques envisagés, le Bureau tient à étudier la propagation des ondes radioélectriques près des pôles magnétiques. Ferrié discute de l’état de la station de Scoresby Sund, accessible seulement de la mi-août à la mi-septembre. Charcot, qui y a séjourné à quatre reprises, connait très bien la navigation dans ces eaux et annonce y partir dans les trois semaines pour la remettre en état afin d’être prêt dès le début de l’année polaire.

Procès-verbal de la séance du 17 juin 1931

Procès-verbal de la séance du 17 juin 1931 du Bureau des longitudes.

Que choisir, le Sud ou le Nord ?

Le mois suivant, le 8 juillet 1931, la préparation de l’année polaire est encore à l’ordre du jour. Charcot est inquiet de l’état des stations de l’hémisphère sud et préfère se focaliser sur la station de Scoresby Sund, déjà connue et en bon état. Charles Maurain, géophysicien et météorologue, pense qu’il est important de commander dès maintenant les instruments construits à Copenhague et demande à l’Institut de Physique du Globe de s’en occuper. L’expédition va rester à Scoresby Sund pendant 12 mois, du 26 juillet 1932 au 16 août 1933. La Marine nationale participe à la préparation et envoie en aide le brise-glace Pollux avec 120 membres d’équipage, qui transporte les scientifiques et près de 300 tonnes de matériel. Les conditions de navigation sont pénibles. Même en plein mois d’août de nombreuses glaces flottantes y persistent encore, le bord de la banquise est sinueux et très variable. Un courant chaud venant du sud et un froid chargé de glace venant du nord se croisent au large de la station et de très nombreux icebergs parsèment ces eaux. Les vents violents, les courants et le mouvement des glaces sont excessivement variables. La calotte du Groenland décharge de gros icebergs dans le Scoresby Sund, de 100 m de haut et de tirant d’eau de plusieurs fois cent mètres. Ils s’échouent parfois et jouent le rôle de piliers sur lesquels les banquises flottantes viennent s’écraser ou s’amonceler. La fonte des glaces modifie les courants et, pour finir, des brumes épaisses sont persistantes. Le courant du Groenland transporte des glaces dont le choc sur le bateau fait vibrer la mature, raconte Charcot.

Une moisson de résultats en dépit des conditions difficiles

Deux stations sont installées à Scoresby Sund. L’une, en bord de mer, est dédiée aux observations magnétiques, électriques et météorologiques. Une station aérologique est installée à l’intérieur, au-dessus des couches brumeuses autour de 700 m. Trois gros volumes seront nécessaires pour exposer les très nombreux résultats. Parmi ceux-ci, 19 000 heures d’observations magnétiques enregistrées en continu ; 10 000 observations d’aurores recueillies par les scientifiques et les marins en « quart », aurores qui semblent participer à la production d’ozone ; des mesures de variation du courant tellurique qui semble induit par la variation du champ magnétique ; des observations de taches solaires… Les mesures météorologiques sont tout aussi considérables. Pression, température, vitesse et direction du vent, insolation, nuages, explorations quotidiennes par ballons-pilotes et radio-sondes… De nombreux développements technologiques sont conçus pour l’occasion. La participation française à cette année polaire internationale sera un succès indéniable[1].

[1] Pour en savoir plus, lire Charcot, J.-B., « La station française de l’année polaire 1932-1933, Bulletin de l’Association de géographes français, n° 66, février 1933, p 30-40. Disponible sur internet : https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_1933_num_10_66_6590