Les procès-verbaux du Bureau des longitudes

Le Pape et le Bureau des longitudes

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Frédéric Soulu

(Centre François Viète - Université de Nantes)

Publié le 18/10/2019

Le 12 pluviôse an XIII ou 1er février 1805, une délégation du Bureau des longitudes rapporte à ses confrères une rencontre peu banale : « Les députés Lalande, Messier, Buache et Prony rendent compte de la présentation au pape de la Connaissance des tems, de l'intérêt que S. S. prend à l'astronomie, et des ordres qu'elle a donnés pour faire faire un cercle, une pendule et une lunette à grande ouverture » (procès-verbal de la 647e assemblée du Bureau des Longitudes 12 pluviôse 1. fevr. 1805). Barnaba Niccolò Maria Luigi Chiaramonti (1742-1823), moine bénédictin devenu le pape Pie VII en 1800, a reçu cette délégation l’avant-veille dans les grandes salles du Louvre, à Paris, où il réside depuis quelques mois. Il a quitté Rome le 2 novembre 1804 à la demande de Napoléon Bonaparte (1769-1821), ancien premier consul de la jeune République française, devenu empereur en mai 1804.

L'Empereur Napoleon se couronnant lui-même

Jacques-Louis David : L'Empereur Napoleon se couronnant lui-même (le pape Pie VII se tient en arrière plan) - Crayon noir, sur papier beige (Source : Paris, musée du Louvre, département des arts graphiques - inv. RF 4337)

Napoléon Ier a invité le Pape à participer à son sacre le 2 décembre 1804 à Paris. Napoléon veut frapper les esprits par une manifestation religieuse et pompeuse. Lui-même est athée mais il pense qu’une telle cérémonie empêchera tout retour en arrière, marquant l’avènement d’un nouveau pouvoir, marqué du sceau du divin (Tulard, 1993). Pour sa part, le Pape espère obtenir du nouveau pouvoir des concessions pour l’expression du catholicisme en France. Après la déchristianisation de la période révolutionnaire et le gallicanisme [1], le Concordat, qu’il a signé durant l’été 1801 avec le même Bonaparte, offre un nouvel espace à son clergé. Sa traversée de la France lui permet de mesurer et stimuler la ferveur populaire (Ticchi, 2005). Lors du sacre, l’Empereur choisit d’éviter « les prosternations multiples, les génuflexions trop fréquentes, les admonestations pontificales et autres situations humiliantes auxquelles se prêtaient les rois capétiens » (Tulard, 1993). Il impose d’être acteur de son propre couronnement. Le peintre officiel, Jacques-Louis David (1748-1825) ne réussissant pas à le figurer choisira de représenter le couronnement de l’impératrice. A l’issue du sacre, le Pape est contraint de rester en France jusqu’au 4 avril 1805, avant de rejoindre Milan où il doit sacrer Napoléon roi d’Italie. Il met à profit ce séjour pour visiter et prier dans de nombreuses églises parisiennes mais aussi pour recevoir au Louvre.

Si le Bureau n’était pas invité au sacre en tant qu’institution, plusieurs de ses membres y assistent en raison de leur fonction politique : Louis Antoine de Bougainville (1729-1811), Joseph-Louis Lagrange (1736-1813) et Pierre-Simon de Laplace (1749-1827) en tant que membres du Sénat, Charles-Pierre Claret de Fleurieu (1738-1810) comme membre du Conseil d’État. La délégation qui assiste à l’entrevue avec le souverain pontife, deux mois plus tard, est dirigée par Jérôme de La Lande (1732-1807). Son athéisme militant (Porset, 2010) - il est l’auteur, avec Sylvain Maréchal (1750-1803) d’un Dictionnaire des athées et tous deux sont à l’origine de la fondation de la « Société des Hommes sans Dieu » en 1797 - est connu du Pape. Pendant l’entretien, ce dernier lui aurait déclaré, selon un rapport de police et le témoignage d’un des cardinaux présents, « qu’il était impossible qu’un astronome aussi savant ne connaisse pas le suprême créateur du système des planètes » (Ticchi, 2005). Pie VII s’intéresse à l’astronomie. Le physicien et jésuite Sabino Maffeo, de l’observatoire du Vatican, écrit que cet intérêt est né lors de l’observation de l’éclipse de soleil du 11 février 1804 (Maffeo, 2001), quelques mois avant le déplacement parisien. Il s’inscrit surtout dans une histoire plus longue de réforme de la politique scientifique du pontificat romain sous l’influence des lumières (Montègre, 2012) et les coups de boutoir révolutionnaires (Pepe, 2007).

Tour de l'observatoire du Collège Romain

Tour de l'observatoire du Collège Romain (Source : Opuscoli astronomici)

L’observatoire pontifical du Collège Romain est fondé à Rome le 14 juillet 1774 par le pape Clément XIV (1705-1774). Il demeure cependant un observatoire de papier, sous équipé, malgré la construction d’une tour spécifique par le cardinal Francesco Saverio de Zelada (1717-1801) à la fin du 18e siècle. Ce n’est que sous le pontificat de Pie VII que l’observatoire fait l’objet d’une attention particulière et d’un investissement matériel important (Maffeo, 2001). Le voyage à Paris permet au Pape l’acquisition de quelques instruments cités dans le procès-verbal du 1er février 1805 : « un cercle, une pendule et une lunette à grande ouverture ».

 Les instruments sont transférés à Rome et mis au service du directeur de l’observatoire pontifical au Collège Romain, Guiseppe Calandrelli (1749-1827). Dans le premier volume de 1806 des Opuscoli astronomici, où sont publiées ses observations réalisées en collaboration avec Andrea Conti (1777-1840), Calandrelli se fait l’écho de l’évènement : « Si l’observatoire du Collegio Romano existe depuis plusieurs années; il est vrai, cependant, qu’il a dû presque rester inactif par le manque de ces machines nécessaires à la pratique de l'astronomie. Père Béatissime, chez vous à Paris, bien que plongé dans les affaires les plus graves de l'Église universelle, vous rappelant nos humbles supplications, vous avez engagé la réalisation de plusieurs instruments astronomiques, récemment transmis à votre Observatoire.
Ces attentions, par lesquelles vous vous conformez aux idées des princes les plus glorieux, qui s’intéressent tant au progrès de l’astronomie et de la connaissance humaine, ont à juste titre déterminé les membres du Bureau des Longitudes à vous rendre grâce et à vous féliciter officiellement le 30 janvier de l'année dernière. » (Calandrelli, 1806) Deux des instruments acquis par le Pape à Paris sont détaillés plus loin par Conti : « L'observation de l'éclipse solaire du 16 juin de cette année [1806] nous a permis d'expérimenter avec deux instruments, un cadeau que nous avons reçu dans cette Specola du bienfaiteur régnant Pie VII. Le premier, avec lequel j'ai observé le début et la fin de l'éclipse, est une lunette dotée d'un objectif achromatique à trois objectifs, de 3 pieds et environ 9 pouces, qui appartenait à l'illustre astronome Méchain. Le second est une excellente pendule à correction construite à Paris par Ponce sous la direction du célèbre Lalande. » (Calandrelli, 1806).

Pierre Méchain (1744-1804) était mort en Espagne le 20 septembre 1804 pendant les opérations géodésiques de prolongement de la méridienne de France. Sa lunette achromatique de 3 pieds de focale était restée sur place, comme tous ses instruments dont sa veuve dresse l’inventaire pour le Bureau lors de la séance du 30 novembre 1804. C’est cet instrument que le Pape acquit au printemps 1805. Le troisième instrument  est un cercle multiplicateur de 19 pouces de diamètre construit par Bellet, un ancien ouvrier du constructeur Étienne Lenoir (1744-1832) (Rayet, 1878).

Calandrelli reste en contact avec le Bureau auquel il envoie régulièrement ses observations et ses publications jusqu’en 1815. Pie VII poursuit l’équipement de son observatoire avec l’acquisition d’un instrument méridien de Georg Friedrich von Reichenbach (1771-1826) de Munich en 1813 et d’une pendule à compensation d’un autre artiste français, Abraham-Louis Breguet (1747-1823) (Maffeo, 2001). La pendule de Ponce, construite sous la direction de l’athée Lalande, continue, quant à elle, pendant plusieurs années à rythmer le travail des astronomes du Vatican…



[1] Doctrine religieuse et politique française qui cherche à organiser l’église catholique de façon autonome par rapport au pape. Il s’oppose à l’ultramontanisme (source : Wikipédia).


Bibliographie :

Calandrelli, Giuseppe, et Andrea Conti. Opuscoli astronomici e fisici di Giuseppe Calandrelli e Andrea Conti,... (e di Giacomo Ricchebach.). presso il Salomoni, 1806. 236 p.

Maffeo, Sabino. « The Vatican Observatory: In the Service of Nine Popes ». The Vatican Observatory: In the Service of Nine Popes, 2001. [en ligne] https://ui.adsabs.harvard.edu/2001vosn.book.....M/abstract

Montègre, Gilles. « Politiques et pratiques de la science en cour de Rome au temps des Lumières : le renouveau des pontificats pio-clémentins (1769-1799) ». Archives Internationales d’Histoire des Sciences, vol. 62, no 169, 2012, p. 609‑31.

Pepe, Luigi. « Gaspard Monge et Le Laboratoire Institutionnel de La République Romaine: Les Écoles Polytechniques ». Bulletin de La Sabix Société Des Amis de La Bibliothèque et de l’histoire de l’école Polytechnique, no 41, mars 2007, p. 144‑57.

Porset, Charles. « Siderus Latomorum : Lalande franc-maçon ». Jérôme Lalande (1732-1807) - Une trajectoire scientifique. Boistel Guy, Lamy Jérôme, Le Lay Colette, Centre François Viète d’histoire et philosophie des sciences et des techniques. Rennes, France : Presses universitaires de Rennes. 2010, p. 195‑222.

Rayet, George Antoine Pons. L’astronomie pratique et les observatoires en Europe et en Amérique, depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Observatoires d’Italie. André Charles Louis François, Angot Alfred, Rayet George Antoine Pons. Vol. 5. Paris, France : Gauthier-Villars. 1878. 236 p.

Ticchi, Jean-Marc. « Le Vicaire du Christ en France : Pie VII en voyage pour le couronnement de Napoléon 1er ». Archivum Historiae Pontificiae, vol. 43, 2005, p. 139‑55.

Tulard, Jean, éditeur. Procès-verbal de la cérémonie du sacre et du couronnement de Napoléon. Paris : Impr. nationale, 1993. 133 p. (Acteurs de l’histoire).