Les procès-verbaux du Bureau des longitudes

« 67 raisons de faire naufrage avec le Bureau des longitudes » ou comment se venger d’une élection ratée au Bureau des longitudes (1892-1893)

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Guy Boistel

(Centre François Viète - Université de Nantes)

Publié le 26/06/2020

Article Dans la lune

Figure 1 – "Dans la lune", article publié dans le journal Le Matin du 23 janvier 1893 (Source : gallica.bnf.fr).

Voici une anecdote drôlissime et quelque peu pathétique survenue en janvier 1893, alimentant certains quotidiens, et nécessitant l’intervention d’Hervé Faye et de Jean-Jacques Bouquet de la Grye auprès des ministres de l’Instruction publique et de la Marine pour désamorcer une attaque dont l’auteur est connu…

Les 17 et 23 janvier 1893 paraissent plusieurs articles dans au moins trois quotidiens dont Le Gaulois, Le Figaro et Le Matin. Nous reproduisons certains extraits dans la figure 1 ci-dessous. Le meilleur extrait indique les « 67 causes de naufrages au Bureau des longitudes », attribuant aux « astronomes mangeurs de crédits » la volonté de rejeter leur responsabilité sur les typographes de la maison Gauthier-Villars qui auraient provoqué des erreurs graves dans les tables du volume de l’Extrait de la Connaissance des temps pour l’année 1893 (Figure 1 – Extraits du Matin du 23 janvier 1893), mettant potentiellement en danger la vie des navigateurs.

Portée de cette manière sur la place publique, l’affaire, évidemment, fait du bruit. Elle est discutée en séance au Bureau des longitudes le 18 janvier 1893 ; la nature de la récrimination paraît sans gravité et sans commune mesure avec les attaques dont les quotidiens se font l’écho :

« Une lettre du Ministre de l'Instruction Publique, rédigée <à la suite> d'une communication du Ministre de la Marine, demande la liste complète des erreurs typographiques contenues dans l'Extrait de la Connaissance des Temps pour 1893, afin qu'une rectification puisse être faite prochainement. M. Bouquet de la Grye explique que les fautes sont sans importance au point de vue de la détermination de la position en mer. D'abord, en Janvier, la colonne des différences des ascensions droites de la Lune a été élevée d'une ligne, et le nombre d'en haut supprimé. Il y a dans un autre endroit, encore pour des différences, un chiffre 2 mis au lieu de 1, quatre fois de suite. M. Bouquet de la Grye, avec l'aide de notre bureau de calculs, va faire vérifier tous les chiffres de l'extrait, et dans 3 ou 4 jours, on pourra répondre au Ministre. »

Elle est de nouveau exposée en séance au Bureau le 25 janvier 1893 :

« M. Bouquet de la Grye donne lecture de la lettre qui a été écrite ces jours-ci au ministre, au sujet des erreurs contenues dans l’Extrait de la CDT pour 1893. Nos calculateurs les plus exercés ont revu tous les nombres ; on a trouvé en tout 25 erreurs, toutes d’ordre typographique, ne portant pas sur les positions du Soleil, donc peu importantes pour les marins du commerce. M Loewy fait observer qu’on ne se sert pas des formes de la CDT ; on recompose entièrement ; on aurait peut-être pu le dire dans la lettre au ministre […]. »

Hervé Faye a dû se fendre d’une lettre au ministre de l’Instruction publique la veille, le 24 janvier 1893, reconnaissant qu’en effet il se trouvait 25 erreurs dans une table de l’Extrait mais qu’elles étaient dues à une erreur de composition typographique et n’engageait en rien la sécurité des navigateurs. Faye ajoutait – de manière opportuniste –, « qu’aucune somme n’étant portée au budget du Bureau aussi bien pour les corrections que pour la publication de l’Extrait, la révision n’a pas été faite successivement par trois ou quatre personnes ainsi que cela a lieu pour la Connaissance des temps […] »[1].

En coulisses, l’affaire a commencé auparavant, dès le 29 décembre 1892 et elle nous est connue par un échange de lettres entre le président du Bureau des longitudes, le ministre de la Marine et Jean-Jacques Bouquet de la Grye. Elle trouve son origine dans la candidature malheureuse du commandant Banaré à la titularisation au Bureau des longitudes après le décès d’Ernest Mouchez en juin 1892. Mais elle prend aussi racine dans des arriérés de frustrations nées quelques années auparavant…

Né en Martinique, le Capitaine de Frégate Armand Aubin Banaré (1836-1905) est issu de l’École Navale en 1854 ; il est enseigne de vaisseau en 1858 puis lieutenant de vaisseau en 1863. Il est fait Chevalier de la légion d’honneur en 1865 puis Officier en 1872[2]. Le 1er janvier 1878 il devient chef du service des Instructions nautiques et occupe ce poste au Service hydrographique de la Marine jusqu’au 1er mars 1901. Il est nommé cadre de réserve le 1er août 1896. Il est l’inventeur d’un hydrophone notamment, invention louée par Jean-Jacques Bouquet de la Grye à l’Académie des sciences lors de la séance du 27 août 1888 :

« M. Bouquet de La Grye remet à l'Académie et analyse une note de M. le commandant Banaré sur les expériences de téléphonie sous-marine faites à Brest ces temps derniers. Comme les collisions maritimes deviennent de plus en plus fréquentes, et que, par les vents contraires, ni les cloches, ni les sifflets, ni les sirènes ne peuvent être entendus. M. Banaré a eu l'idée d'utiliser la mer elle-même comme élément de transmission des bruits avertisseurs. L'appareil qu'il a fait construire à cet effet, et qu'il appelle l'hydrophone, vient d'être expérimenté dans la rade de Brest sur des navires au mouillage et en marche. Dans les deux cas, les résultats ont été satisfaisants & plusieurs kilomètres, les cloches, le bruit des hélices, et même les coups de marteau frappés à bord de l'un des navires ont été entendus par l'autre d'une façon très distincte. »[3]

Mais la même année, le Bureau réagit à d’anciennes sollicitations d’Émile Guyou et travaille à la parution d’un Extrait de la Connaissance des temps. Jean-Jacques Bouquet de la Grye fait part de son projet d’Extrait à l’Académie des sciences le 16 juillet 1888. A la suite d'une publication dans les Annales hydrographiques[4], Banaré revendique également l'idée d’une éphéméride réduite extraite de la Connaissance des temps.

Lors de la séance du 26 juin 1889, Banaré, qui relaie alors des propositions émanant du Dépôt de la Marine et du Service hydrographique, propose la suppression des distances lunaires dans la Connaissance des temps. Cette fois encore il est devancé, par l'officier de l'École navale Émile Guyou, qui faisait déjà cette proposition de manière appuyée auprès du Bureau depuis 1885.

Extrait de la note du commandant Banaré

Figure 2 – Extrait de la note du commandant Banaré adressée au ministre de la Marine, c. 28 décembre 1892 [AN F17.13571].

Le remplacement d’Ernest Mouchez est discuté lors de la séance du Bureau le 2 novembre 1892. Banaré candidate au poste de l’Amiral Mouchez et est en compétition avec les amiraux Fleuriais et Manen[5]. Le 30 novembre 1892, le Bureau entend un rapport de Bouquet de la Grye sur les trois candidats puis classe Fleuriais en 1e ligne, et Manen en 2e ligne. Aucune mention n’est faite pour le commandant Banaré, candidat éconduit sans éloges…

Un mois plus tard, le 29 décembre 1892, le ministre de la Marine écrit au ministre de l’Instruction publique pour lui indiquer que Banaré, chargé de comparer les différentes éphémérides pour un projet d’éphémérides nautiques publiées par le Service hydrographique et adaptées aux marins, a découvert une série d’erreurs importantes aux pages 23, 27 et 28 de l’Extrait de la Connaissance des temps pour 1893 dont Banaré donne le détail dans sa correspondance (Figure 2).

La réponse de Jean-Jacques Bouquet de la Grye est immédiate et cible la mauvaise foi manifeste de l’auteur de la note :

« Cher Monsieur, Je vous envoie la copie de la lettre que je viens d’envoyer au ministre de la Marine.

Deux erreurs sur les trois qui ont été signalées sont dues au tirage. La première est manifeste puisqu’au bas de la page il n’y a aucun chiffre pour la variation correspondant au 31 janvier 12. Du reste au lieu de se livrer à de longs calculs comme le fait l’auteur de la note, pour trouver l’erreur, il suffit de partir des chiffres fondamentaux de la première colonne, tous exacts, pour vérifier que les différences obtenues presque immédiatement doivent être descendues d’un rang. J’ajouterai que si quelques marins se servent de la déclinaison de la Lune pour avoir la latitude du lieu, il en est si peu qui utilisent notre satellite pour avoir l’heure, que le mal est insignifiant.

Mais ce qui me paraît préoccuper l’auteur de la note en question, c’est de montrer que le Bureau est en défaut et le candidat évincé est heureux de lui lancer une flèche de Parthe.

Votre tout dévoué, Jean-Jacques Bouquet de la Grye. »[6]

On n’entendra plus parler de Banaré, officier savant aux bonnes idées mais pris de vitesse par ses concurrents directs, et candidat malheureux à une élection au Bureau des longitudes.



[1] Lettre de Faye au Ministre, Paris, 24 janvier 1893 [AN F17.13571].

[2] Dossier de Légion d’Honneur : LH/101/46, 35 pièces.

[3] Journal des débats politiques et littéraires, n° du 28 août 1888. Fait suite à la parution de l’article de Banaré, 1888, « Routes de navigation et signaux phoniques en temps de brume. 1ère partie », Revue maritime et coloniale, 97 ; la seconde partie est publiée dans le tome 99 de la même revue, même année.

[4] Cette publication était motivée par sa position au Service des Instructions nautiques dont il assurait la direction depuis 1878.

[5] Le dossier de candidature au remplacement de Mouchez et le rapport de Bouquet de la Grye sont conservés dans les archives inédites du Bureau déposées actuellement aux Archives de l’Académie des sciences et en cours d’inventaire.

[6] Note de Bouquet de la Grye au Ministre de l’Instruction publique, s.l.n.d. [AN F17.13571].