Les procès-verbaux du Bureau des longitudes

Un Pacha au Bureau des longitudes et à l’Observatoire de Paris

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Frédéric Soulu

(Archives Henri Poincaré - Université de Lorraine)

Publié le 13/11/2020

Portrait d'Ibrahim Pacha

Portrait d'Ibrahim Pacha (Source : gallica.bnf.fr).

Les procès-verbaux des réunions du Bureau des longitudes rendent régulièrement compte de la visite de têtes couronnées ou d’hommes politiques étrangers à l’Observatoire de Paris, jusqu’en 1854 où l’établissement échappe à cette institution[1]. Le mercredi 20 mai 1846, « M. Arago met sous les yeux du Bureau une lettre par laquelle M. le colonel Thiery annonce que son altesse, Ibrahim Pacha, visitera l’Observatoire demain, jeudi à 3 heures de l’après-midi. » Ibrahim Pacha (1789-1848) est le fils aîné du vice-roi d’Égypte Méhémet Ali.

Officier ottoman originaire de Macédoine, Méhémet Ali permet la stabilisation du pouvoir ottoman sur l’Égypte après le retrait des armées de Bonaparte en 1801. Nommé wali ou gouverneur du Caire en 1804, il accroît et consolide son autorité sur le territoire égyptien puis soudanais. Son fils combat à la tête des armées de son père dans le désert de la péninsule arabe contre les wahhabites, puis pour l’empire ottoman contre les armées grecques puis françaises en Morée. Il permet ensuite à son père d’affirmer une certaine autonomie vis-à-vis de la tutelle ottomane en occupant la Syrie et en arrivant aux portes de Constantinople. Il y gagne la sympathie du gouvernement français qui mise sur « un royaume civilisateur en Orient, ayant pour agents les Arabes, à qui elle veut apporter les Lumières du XVIIIe siècle, comme ils avaient transmis les savoirs antiques en Europe à la fin du Moyen Âge » (Rivet, 2014, p. 152). L’intervention de puissances européennes contraint l’abandon de ces positions mais permet à cette famille d’établir sa dynastie sur l’Égypte. Ibrahim Pacha est un homme physiquement usé de 56 ans lorsqu’il débarque en Europe en septembre 1845 pour prendre les eaux (Kutchuk, 1899, p. 14).

Dès qu’il est rétabli, le Pacha entame une tournée européenne qui l’amène à Paris où il est reçu pendant un mois par le roi Louis-Philippe. Entre deux réceptions, il visite donc l’Observatoire de Paris, le jeudi 21 mai 1846. Le mercredi suivant, cette rencontre est discutée entre les membres du Bureau des longitudes qui accueillent le visiteur. Mais le compte-rendu reste muet sur son contenu. Dans la nuit du 1er au 2 juin, Ibrahim Pacha revient à l’Observatoire et se mêle aux observations « dont on l’a rendu témoin » (procès-verbal du 3 juin 1846). Le procès-verbal de la réunion rapporte qu’il « est resté longtemps dans les cabinets », la partie de l’Observatoire où sont abrités les instruments astrométriques comme le cercle de Fortin et la lunette méridienne de Gambey. Cette dernière vient d’être rénovée et les travaux de réfection se sont achevés 4 mois plus tôt. Le pacha égyptien est accompagné pour cette seconde visite de l’ambassadeur turc. Deux jours après, le 3 juin 1846, il quitte Paris pour gagner l’Angleterre.

Ce n’est pas la première visite égyptienne à l’Observatoire de Paris depuis que celui-ci est sous la tutelle du Bureau des longitudes. Bien que les procès-verbaux des réunions n’en conservent pas la trace, quinze ans auparavant, entre 1826 et 1831, une délégation de jeunes égyptiens accompagnés de leur imam, Rifaah Al-Tahtawi (1801-1873), séjourne dans la capitale française et découvre les nouvelles orientations de l’astronomie (Dakhli, 2019). Le récit du séjour par l’imam Al-Tahtawi, Takhlîs al-ibrîz fi takhîs bâriz, marque profondément le monde arabo-musulman et est considéré comme une des manifestations du mouvement de renaissance et de modernisation de l’Islam, la Nahda. Cet aggiornamento du monde musulman est lié aux mutations que le règne de Méhémet Ali encourage depuis l’Égypte : en 1805 débute une période de modernisation des sciences, largement étudiée par Pascal Crozet (Crozet, 2008). Puisant aux mêmes sources grecques, indiennes ou arabes que les Européens, les savants égyptiens rénovent leurs enseignements, sans qu’il y ait continuité avec la courte présence des armées révolutionnaires françaises sur leur territoire. En revanche, cette politique rencontre le soutien du mouvement saint-simonien, qui prône l’alliance physique de l’Occident avec l’Orient, pour et par le progrès technique. Le polytechnicien Charles Joseph Lambert (1804-1864), dit Lambert-Bey, est recruté par le pouvoir égyptien et fonde au Caire un observatoire qui « fonctionne une première fois à Bulaq entre 1845 et 1850 », « puis à nouveau dans le quartier d’al-’Abbasiyya à partir de 1867, et dont les missions dans la seconde moitié du siècle semblent pouvoir être résumées de la façon suivante : réalisation et publication de relevés météorologiques, détermination journalière du midi moyen, établissement du calendrier » (Crozet, 2008, p. 76). Un autre saint-simonien et centralien, Achille Boudsot (1808-1864) accompagne cette aventure. Dans The Lighthouse and the Observatory, Daniel A. Stolz montre comment ces nouvelles pratiques en Égypte s’hybrident avec une longue tradition musulmane, pour à la fois consolider le pouvoir impérialiste égyptien et nourrir les mouvements réformistes musulmans (Stolz, 2018).

Portrait de Mahmoud Pacha el-Falaki

Portrait de Mahmoud Pacha el-Falaki (Source : gallica.bnf.fr).

En conclusion, au XIXe siècle, plusieurs générations de jeunes intellectuels égyptiens complètent leur parcours en France et en particulier à l’Observatoire comme en témoigne par exemple le procès-verbal de la réunion du 26 juin 1850, dans lequel François Arago (1786-1853) « annonce (…) qu’il a reçu du Pacha d’Égypte une lettre qui le prévient de l’arrivée en France de trois élèves qui viennent étudier les sciences et l’astronomie en particulier. Le Pacha exprime au directeur de l’Observatoire le désir que ces jeunes gens soient autorisés à se former sous sa direction à la pratique de toutes les observations astronomiques, météorologiques, magnétiques, &c., qu’ils devront faire dans la suite à l’observatoire du Caire. » Parmi eux se trouve l’astronome Mahmoud Pacha « El-Falaki » (1815 -1885), qui séjourne 9 ans en France. À son retour, il est chargé de la cartographie de l’Égypte. Il deviendra ministre des Travaux publics en 1881, puis ministre de l’Instruction publique en 1884-1885 (Goldschmidt et Goldschmidt, 2000, p. 53).

Une autre illustration de ces séjours est donnée par le procès-verbal de réunion du 29 juillet 1874 : « M. Yvon Villarceau donne communication d'une nouvelle lettre de M. Ibrahim Esmatt et d'une lettre d'un administrateur de la maison Egyptienne qui insiste vivement pour que le jeune Egyptien soit admis à l'étude de la pratique de l'astronomie. » Avec Stolz, nous pouvons considérer que ces traces permettent de compléter et d’élargir nos conceptions sur les circulations qui sont à l’origine du développement des sciences modernes : elles ne furent pas le fait unique des occidentaux et les zones de contact étaient parfois situées au cœur même des plus importants établissements scientifiques français.



[1] Le Bureau des longitudes dirige l’Observatoire de Paris de 1795 à 1854.


Bibliographie 

Crozet, Pascal. Les sciences modernes en Égypte: transfert et appropriation, 1805-1902. Geuthner, 2008.

Dakhli, Leyla. « 1826. Le tableau de Paris de Rifā`a al-Ṭahṭāwī ». L’exploration du monde: une autre histoire des grandes découvertes, édité par Romain Bertrand, Éditions du Seuil, 2019, p. 373‑77.

Goldschmidt, Arthur, et Arthur Jr Goldschmidt. Biographical Dictionary of Modern Egypt. Lynne Rienner, 2000.

Kutchuk, Effendi. « Ibrahim Pacha (1789-1848) ». Les contemporains, no 367, 1899.

Rivet, Daniel. « Le monde arabe et l’Europe au XIXe siècle ». Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962, édité par Abderrahmane Bouchène et al., 2014.

Stolz, Daniel A. The Lighthouse and the Observatory: Islam, Science, and Empire in Late Ottoman Egypt. Cambridge University Press, 2018.