Les procès-verbaux du Bureau des longitudes

Les imprimeurs de la Connaissance des temps et du Bureau des longitudes depuis la Révolution, de Duprat à Gauthier-Villars. Première partie : les grandes familles.

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Guy Boistel

(Centre François Viète - Université de Nantes)

Publié le 25/09/2019

Avec la Révolution et la création du Bureau des longitudes en 1795, l’histoire des imprimeurs-libraires du Bureau constitue une histoire en elle-même et à part entière qui nous conduit directement à l’époque actuelle jusqu’au libraire Dunod[1]. Nous ne donnerons ici que les grandes lignes de cette histoire réservant pour un second focus un regard sur les contrats passés entre le Bureau et ses libraires[2]. Le tableau n°1 ci-dessous donne les imprimeurs chargés de la Connaissance des temps et pose parfaitement la question de leur filiation qui remonte à l’année 1799.

Tableau n°1 : Imprimeurs-éditeurs de la Connaissance des Temps, depuis la Révolution et jusqu’en 1914.

Années

Imprimeur-éditeur (selon la page de titre)

1788-1793

Imprimerie royale

1794

Imprimerie nationale exécutive du Louvre

1795-1799

Imprimerie de la République (directeur : le citoyen Duboy-Laverne), chez Dupont, rue de la Loi, n°14.

1800-1805

Imprimerie de la République, chez Duprat, libraire pour les mathématiques, Quai des Augustins.

Duprat a rassemblé en 1799 une collection complète de la Connaissance des temps à partir de l’année 1760

1806-1813

Courcier, imprimeur-libraire pour les mathématiques, Quai des Augustins, n°57 (succède à Duprat).

1814-1819

Veuve Courcier, imprimeur-libraire pour les mathématiques, Quai des Augustins, n°57.

1820-1824

Veuve Courcier, imprimeur-libraire pour les mathématiques et la Marine, Rue du jardinet, St André des Arts.

1825-1831

Bachelier, gendre Courcier, successeur de Mme Vve Courcier, libraire pour les sciences, Quai des Grands-Augustins, n°55.

1832-1833

Bachelier, libraire du Bureau des longitudes et de l’École royale polytechnique, etc., Quai des Augustins, n°55.

1834-1835

Bachelier Père et Fils, Libraires du Bureau des longitudes et de l’École polytechnique, etc., Quai des Augustins, n°55.

1836-1855

Bachelier, Imprimeur-libraire du Bureau des longitudes et de l’École polytechnique, etc., Quai des Augustins, n°55.

1856-1865

Mallet-Bachelier, Imprimeur-libraire du Bureau des longitudes et de l’École polytechnique, etc., Quai des Augustins, n°55.

1866-1889

Gauthier-Villars, Imprimeur-libraire du Bureau des longitudes et de l’École polytechnique, etc., Quai des Augustins, n°55, successeur de Mallet-Bachelier

1890-1900

Gauthier-Villars et Fils, Imprimeur-libraire du Bureau des longitudes et de l’École polytechnique, etc., Quai des Augustins, n°55.

1901-1932

Gauthier-Villars, Imprimeur-libraire du Bureau des longitudes et de l’École polytechnique, etc., Quai des Augustins, n°55.

 

Les origines de la célèbre Maison d’éditions scientifiques Gauthier-Villars remonte à la Révolution. Jean-Marie (Louis ?) Courcier, exerce l’imprimerie dès 1790 et porte le titre d’« imprimeur-éditeur pour les Mathématiques, les Sciences et les Arts ». Il reprend en 1803 la charge de l’éditeur J.-B.-M. Duprat (en activité entre 1797 et 1803). Duprat et Courcier illustrent la tendance héritière des grandes familles d’éditeurs du XVIIIe siècle.

De son côté, Charles-Louis Étienne Bachelier, fils d’un tonnelier, s’établit à Paris vers 1800 et entre au service du libraire Magimel qui se consacre au domaine militaire. Il rencontre la fille de Courcier et l’épouse en 1804, inscrivant désormais son parcours dans celui d’une tradition familiale d’imprimeurs libraires. Courcier décède en 1811 ; sa veuve (Victoire Félicité), brevetée en 1811, poursuit l’œuvre de publication dans le domaine des mathématiques et des sciences de son mari. Bachelier obtient son brevet de libraire en octobre 1812[3]. Il remplace son beau-frère Auguste Alfred Courcier. Bachelier réunit ainsi sa librairie du 55 Quai des Augustins à l’imprimerie située au 12 rue du Jardinet. Devenu imprimeur et libraire, Bachelier investit l’espace éditorial des sciences dans la première moitié du XIXe siècle, publiant annuellement un peu plus d’une vingtaine d’ouvrages, et revendique le titre d’éditeur du Bureau des longitudes et de l’École polytechnique ce qui assure le prestige de l’éditeur.

Jean-Albert Gauthier-Villars

Jean-Albert Gauthier-Villars (Source : La Nature, 19 février 1898, N°1290).

Bachelier décède en 1853 en ayant pris soin de transmettre l’entreprise à son gendre Louis Alexandre Joseph Mallet. Mallet lui non plus ne vient pas de l’édition. La maison porte désormais le nom de Mallet-Bachelier et prend une extension considérable en publiant plus de quarante ouvrages annuellement. La cible s’est élargie aux mathématiques, à la physique, à la chimie, aux arts mécaniques, aux Ponts et Chaussées, à la marine, à l’industrie, bref au monde scientifique et technique au sens large. Les catalogues insérés dans des numéros de l’Annuaire du Bureau des longitudes comportent souvent plusieurs dizaines de pages de titres ! Mallet-Bachelier réunit aussi la librairie et l’imprimerie dans des espaces géographiques voisins, proches de l’Institut, au cœur de la vie scientifique.

En 1864, Jean-Albert Gauthier-Villars (1828-1898) rachète la maison Mallet-Bachelier et réunit dans le même immeuble, la librairie et l’imprimerie, au n°55 Quai des Grands Augustins, face au Quai des Orfèvres. Gauthier-Villars, originaire de Lons-le-Saulnier, est le fils d’un imprimeur de cette ville. Ancien élève de l’École polytechnique, puis ingénieur des télégraphes, il organise le service télégraphique militaire. Il est président de la chambre des imprimeurs typographes de 1869 à 1871 ; trésorier des anciens élèves de l’École polytechnique pendant plus de vingt ans. Ses campagnes et ses activités scientifiques lui permettent d’obtenir la Croix de la Légion d’honneur en 1859 puis d’être fait Officier de cet Ordre en 1878.

Albert Gauthier-Villars

Albert Gauthier-Villars (Source : Archives de l’Ecole Polytechnique).

Gauthier-Villars donne une extension spectaculaire à l'édition des ouvrages scientifiques. Si l'on en juge à la nouvelle étendue qu'il donne à son catalogue publié dans l'Annuaire du Bureau, on peut dire que le monde scientifique académique parisien lui doit tout. Gauthier-Villars exerce un quasi-monopole sur l'édition savante. Il publie par exemple les Comptes rendus de l’Académie des sciences, les publications du Bureau des longitudes, du Bureau central de météorologie, les Annales de l’Observatoire de Paris, le Journal de l’École polytechnique, les publications du Bureau international des poids et mesures, le Bulletin des sciences mathématiques, etc. ; il publie des Œuvres complètes de plusieurs grands savants (Cauchy, Lagrange, Laplace, Fourier, Fermat…) et les œuvres de nombreux scientifiques de son époque, jusqu’aux notices individuelles de candidature des prétendants aux diverses académies. Pendant cette période, ce qui caractérise surtout l'activité de la Maison sur le plan de la production est le souci constant d'améliorer les techniques de composition typographique des formules algébriques. Pour répondre aux besoins des savants, une fonderie de caractères est créée, des matrices voient le jour ainsi qu'un caractère courant dit « caractère G.-V. ». Il figure encore au catalogue des fondeurs de caractères, et de nombreux mathématiciens n'en veulent pas d'autres lors de l'impression de leurs travaux.

En 1888, Gauthier-Villars s’associe ses deux fils, Henri l’aîné (alias Willy) et le Cadet Albert. Henri s’occupe de la direction commerciale de la librairie avant de quitter la maison en 1893 pour cultiver les lettres et la critique musicale. Albert Gauthier-Villars (1861-1918), ci-contre, polytechnicien lui aussi, succède à son père, lorsque celui-ci meurt en 1898. L’Académie des sciences rendra un hommage public à Jean-Albert Gauthier-Villars et cet hommage sera inséré dans les Comptes Rendus, fait rarissime pour une personnalité non membre de l’Académie[4].



[1] Voir la page http://medias.dunod.com/document/campagne/DUNOD-histoire.pdf.

[2] Nous devons beaucoup au travail de Norbert Verdier, (2011), « Le libraire-imprimeur ès mathématiques Mallet-Bachelier (1811-1864) », paru sur le site « Images des mathématiques » à l’adresse suivante :  http://images.math.cnrs.fr/Le-libraire-imprimeur-es.html ; voir aussi le fonds Gauthier-Villars sur le site de l’IMEC de Caen : http://www.imec-archives.com/fonds/gauthier-villars/, Ce fonds Gauthier-Villars détenu à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), très peu riche en archives manuscrites, ne permet pas d’avancer sur la question des ventes et des souscriptions.

[3] La question de la gestion de la Librairie et du rétablissement de la censure au cours du Premier Empire est étudiée par : Granata Veronica, 2006, « Marché du livre, censure et littérature clandestine dans la France de l'époque napoléonienne : les années 1810-1814 », Annales historiques de la Révolution française, n°343, 123-145 ; online  [https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_2006_num_343_1_2867]. Voir aussi : Frédérique Leblanc, 1997, « 1791-1914, la métamorphose de la librairie », in Mollier Jean-Yves (dir), Le commerce de la librairie en France au XIXe siècle. 1789-1914, IMEC, Éditions de la MSH, 217-223 ; online [https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01324263]

[4] Voir les pages de Jean-Pierre Vigineix, ancien ouvrier de Gauthier-Villars : http://lepetitviginet.over-blog.net/article-16180439.html ; Norbert Verdier, « Éditer des Œuvres Complètes avec Gauthier-Villars au XIXe siècle » : http://images.math.cnrs.fr/Editer-des-OEuvres-completes-avec.html